Se souvenir de moi

Présentation1

Le mois de janvier se termine, au bout de cette interminable journée d’hiver 2015, je m’assieds machinalement sur un fauteuil usé dans cette pièce surchauffée, mon refuge quotidien plongé dans le noir absolu.
Un seul clic suffit pour que l’écran endormi projette une lumière blanche et froide s’harmonisant aussitôt au clair de lune qui disparait derrière d’épais nuages.
J’habite un petit village de l’est de la France, bien malgré moi, je vous raconterai pourquoi, ou il ne se passe jamais rien, la quiétude de la maison n’est troublée que par le martellement de mes doigts sur le clavier aux lettres blanches à peine visibles.

Brusquement, sorti de nul part, mon chien, un boxer de quarante cinq kilos tente de freiner sa course bien maladroitement juste au moment ou j’allais ouvrir un message intitulé   « Photos Noël 2014 »  envoyé par ma sœur, pas de commentaires, juste des fichiers joints.
C’est ainsi qu’aujourd’hui on feuillette les albums photos de famille, je préférais le temps ou il fallait attendre une semaine pour découvrir le résultat des clichés sur pellicule pour la plupart ratés et surexposés qui finissaient leur vie dans un épais et encombrant classeur à pochettes.
Les boutiques des photographes ont pratiquement toutes disparues, maintenant tout est classé dans des clouds anonymes.

Le molosse insiste, il frappe ma jambe d’un coup de nez avec une force impressionnante, en mâchant une balle de tennis fluorescente que je dois lancer si je peux le plus loin possible.
Comme je reste indifférent à ses sollicitations de jeu, l’animal s’endort tout aussi vite qu’il est apparu, non sans m’avoir bien fait comprendre son mécontentement.

Un simple mail et une journée si banale allaient me ramener à une dure réalité, celle de découvrir que je suis deux fois orphelin, de parents biologiques comme dit l’administration et d’une famille adoptive que je ne reconnais plus.
Toute mon existence, j’ai cru combattre ma propre vie, je m’aperçois à cinquante sept ans que je n’ai fait que fuir mon passé qui ne m’appartient plus.
Je cherche vainement à identifier un visage, un regard, une expression familière, ah oui, ah mon dieu, comme il a vieilli mais toujours aussi élégant, une autre personne, j’ai beau chercher au plus profond de moi, je ne reconnais plus cette femme, elle n’a plus rien de l’image que j’avais gardé d’elle.

Une douleur coutumière dans la poitrine me sort de mes pensées, comme celle que je ressentais, quarante sept ans plus tôt, caché dans un recoin du grenier de la maison de campagne Charentaise.
Chaque dimanche ou ils venaient rendre visite à leurs parents chez qui je vivais, c’était toujours le même rituel, je disparaissais jusqu’à ce qu’ils s’en aillent, en début de soirée.
Des heures entières, éclairé par une bougie volée au curé du village, je lisais n’importe quoi, Bibi Fricotin, Tartine ou Pif gadget, mais aussi des tas de romans, la boule au ventre de peur que l’on me découvre.
J’écrivais à mes nombreuses fiancées, je refaisais le monde, mais personne avec qui parler vraiment.
En fait, seul le chien de famille, un loulou de Poméranie connaissait ma cachette mais n’avait jamais dévoilé mon secret.

C’est le lien entre ces deux vies d’hier et d’aujourd’hui que je vous raconterai tout au long de ce blog, au hasard de mes inspirations et avant que me souvenirs ne se perdent définitivement.
Une vie d’amis, de véritables amis, d’amours, pas n’importe lesquels, et d’emmerdes qui occuperont la plupart des rubriques de ce journal.
Une façon comme une autre de dire aux miens ce que je ne leur ai jamais dit, mais aussi pour répondre à la demande insistante de mon fils.

Peut être qu’il en restera quelque chose, peut être pas, ce n’est pas très important, aujourd’hui on communique à grande vitesse sur le net, en cochant la case « se souvenir de moi » avec des codes et un pseudo, dans la vie ce n’est pas si simple.