Les maisons tombent du ciel

 » Jusqu’en 1989…3 ans de mise à l’épreuve ça vous mème jusqu’à la, faudra vous tenir tranquille, sans ça, vous ferez vos 18 mois..!! »
La menace est réelle, elle m’est destinée avec une certaine fermeté, entre deux coups de téléphone urgents et une boutade avec un collègue de bureau.
Je me dis qu’un magistrat a annoté les consignes consignes pour me faire la morale à chacune de mes visites hebdomadaires et obligatoires sous peine de sanctions plus graves.
Le policier vérifie pour la énième fois la conformité de ma signature, comme chaque jeudi dans ce commissariat délabré et sinistre que je connais par coeur puis me souhaite comme d’habitude une bonne journée.
Un café rapidement avalé dans un bistrot désert avant de pousser la porte droite du cinéma réservée au personnel laissée ouverte par Olivier.
Chargé de l’entretien des 4 salles, il sait que je viens chaque matin lui confier mes peines de coeur, avant de m’assoupir dans une cabine de projection, sonné par le manque de sommeil accumulé depuis le départ de Patricia.

En fait, seuls Olivier et quelques collègues de travail se préoccupent de moi, sans vraiment savoir à quel moment je vais franchir la ligne rouge, à leur insu.
Je funambule encore du bon côté, mes mains virtuellement menottées prêtes à payer la dette de mon pitoyable passé, mon métier de projectionniste m’empêche de plonger définitivement, pour encore combien de temps.
Le premier huissier s’acharne sur la sonnette de ma maison dés 8 heures du matin alors que j’hésite à tremper un reste de croissant dans une tasse de café froid.
L’homme de loi, aimable, déjà attentif à mon modeste mode de vie me montre une demande de prêt, je reconnais le logo d’un magasin d’ameublement local, rien d’alarmant, mais trois échéances en retard, pour éviter la saisie, je dois régulariser dans la semaine, sinon, la procédure suivra son cours.
Deux semaines plus tard, une coupure d’électricité avec avis de paiement urgent, un récépissé de lettre recommandée que je pose sur une pile de courriers non ouverts, le soir même le directeur du cinéma me signifie à son tour une saisie sur mon salaire émanant du trésor public.
Je perds le contrôle de ma vie, les problèmes d’argent me rendent paranoïaque, je sursaute dès que j’entends prononcer mon nom, me calfeutre chez moi lorsque qu’une personne s’approche du portail, mon téléphone coupé me donne un peu de répit envers mes créanciers qui usent de moyens alternatifs pour obtenir gains de cause, au sens propre du terme.
Ma maison reste vide, je rentre le moins possible, j’écume les bars ouverts tard pour finir ma tournée des grands ducs chez l’irlandais lorsqu’un soir  j’aperçois un homme accoudé au comptoir qui me dévisage.
L’odeur d’alcool précède son invitation, l’inconnu m’offre généreusement une pinte de bière que j’accepte sans hésiter, balbutiant quelques mots incompréhensibles d’une conversation de poivrots.
L’Irlandais me présente son challenger dit  « Le garagiste » ça me revient, l’homme magouille dans une casse pas très légale à la sortie de l’agglomération, entre séjours en prison et arnaques notoires, le voyou de service semble ne manquer de rien, ses poches souvent remplies de billets de banque.
Plus tard dans la nuit, je me retrouve assis avec lui devant une banque sur un petit muret en pierre bordant une fontaine publique.
Le garagiste désigne du doigt l’établissement bancaire, me confirme que le pognon est là, ajoute que c’est dommage de le laisser dormir, il suffit de se servir…
Soudain, juste devant moi, un bruit sourd interrompt notre conversation, une masse gigantesque se fracasse sur le sol, puis une autre derrière moi, une troisième quelques instants plus tard, brisant la fontaine, des maisons tombent du ciel les unes après les autres.
Le garagiste a disparu, emporté par l’une d’elle, je me dis que finalement je n’aimais pas ce type et qu’il n’a que ce qu’il mérite. afin de ne pas subir le même sort, je tente de me protéger comme je peux lorsque je me sens violemment secoué dans tous les sens.
Avec difficulté, j’entrouve les yeux pour apercevoir une partie du logo d’un garage franchisé au travers de la fenêtre sale et embuée qui donne sur une petite cour ou stationnent les derniers modèles de véhicules à vendre.
Je suis allongé sur le ventre, sur un lit de camp planté là au milieu de bidons vides et de pneus rechapés, dans une pièce en désordre ou l’odeur d’huile me lève le coeur.
Le garagiste attend quelques instants avant de me relater brièvement un concours d’avaleur de bières chez l’irlandais qui s’est mal terminée pour lui et moi, le patron de la taverne amateur de Guinness avec le titre de champion du monde nous a laissé K.O au 10 éme round.
   » Au fait, je t’ai entendu marmonner une histoire de maisons pendant que tu dormais, à propos, tu veux que je te ramène chez toi ? « .

Dominique