l’Irlandaise ( 2/3 )

Derrière la barrière en bois blanc, d’épaisses ronces entrelacent des rosiers mal entretenus formant ainsi de disgracieuses figures géométriques végétales, une croissance naturelle non contrôlée depuis quelques mois, il ne reste rien du jardin d’exception qui forçait l’attention des voisins.
La fière Irlandaise ne fait pas dans le détail, le parterre d’églantiers ne résiste pas à son poing levé, acceptant leur destin, les épineux plient un à un devant la maîtresse des lieux.
Je vous remets les clefs mais la porte sera ouverte..!!
Le notaire prévenu le matin même s’est assuré discrètement de l’état de la maison avant l’arrivée de la propriétaire.

Coquette de l’extérieure, style bourgeoise, une grande façade blanche et noire, la maison paraît accueillante, elle ressemble à ces constructions plus modestes ou vivent les pêcheurs Irlandais, un comble lorsque l’on sait qu’elle se situe à Athlone, ville de 20.000 habitants au milieu des terres du pays.
Un esprit de contradiction local qui n’a pas fini de m’étonner, parfois à mes dépends.
Aislinn et moi nous installons dans la pièce principale, entre deux nuages un filet lumineux timide et intermittent perce l’immense verrière encastrée sur le toit, un instant de jour dérisoire dans la semi pénombre mais nécessaire dont nous profitons avec un certain plaisir.
L’endroit me met mal à l’aise, une épaisse et longue table en chêne massif trône au centre du séjour entourée par six chaises assorties impeccablement alignées.
Sur chacune d’elle, d’épais coussins de cuir usés attendent la venue d’un hypothétique convive.
Soigneusement accrochés sur une tapisserie rose pâle tachetée d’une multitude de bouquets de fleurs blanches, de grands tableaux peints signés par leurs auteurs montrent des paysages et des portraits d’inconnus que je juge insignifiants. 
J’imagine sans risque de me tromper la porcelaine gravée, rangée par catégories et poussiéreuse sur des étagères dissimulées par l’une des deux portes du buffet vaisselier lui même surmonté d’un gramophone authentique en état de marche.

T’es bien songeur, c’est le mal du pays, déjà ..?
Non, non euh, impressionnante cette maison en fait !!
-Ah, oui, beurk !!!, je la déteste, je vais tout jeter, ça sent l’après guerre ici…!!, la haut c’est pas mieux, au fait tu choisiras une chambre, prends celle que tu veux..

J’ai prévu de me trouver un hôtel à proximité, Aislinn insiste, visiblement mon refus l’agace jusqu’à la vexation.
Au final j’opte pour la chambre bleue qui donne directement sur le jardin, au cas ou de vieux démons Irlandais tenteraient de hanter ma première nuit sur leur territoire, il me suffirait de sauter par la fenêtre pour m’échapper.
Aislinn sourit de ma plaisanterie, après un dîner prévu en ville vers 21 heures, elle me promet une surprise.
Je croise les doigts pour qu’elle ne me désigne pas unique légataire de ses vieux meubles dont elle espère se débarrasser avec dignité.

La taverne est pleine à craquer et l’avantage de se trouver en centre ville, ce qui arrange Aislinn qui visiblement connaît presque la moitié des clients, d’autres la saluent courtoisement.
Entre embrassades et souvenirs, les heures passent, le dîner s’éternise ponctué de retrouvailles et de rires, après toutes ces années d’absence, personne ne semble l’avoir oubliée.
Nouveau refus de ma part, cette fois le serveur n’insiste pas, je m’efforce de ne plus céder à mes addictions alcooliques, le moins que l’on puisse dire c’est que j’ai choisi le plus mauvais endroit du monde pour tenir mes engagements.
Je bois goutte après goutte le demi litre de Guinness noire afin de ne pas être resservi, en fait, je suis plus préoccupé par la consistance des plats commandés dont personne n’ose me révéler avec quels ingrédients ils sont cuisinés.
Aislinn m’a prévenu, si je survis à ce repas, je deviens un Irlandais convenable, pari tenu, me voici adopté par la fédération Irlandaise des mangeurs inconscients.
Vers minuit, alors que je déguste une crème glacée  près d’une douanière rouquine habituée du lieu, j’aperçois Aislinn occupée avec le maire d’Athlone, je profite de l’opportunité pour m’éloigner discrètement jusqu’à l’entrée du restaurant et interpelle le caissier occupé derrière le bar.

C’est pour l’addition, la table la bas avec la dame en bleu, je souhaiterais payer, vous pouvez me faire la note s’il vous plaît ?

L’employé surpris par ma demande esquisse un sourire, pose amicalement sa main sur mon bras et me murmure :

Aislinn ne paie jamais ici et vous êtes son invité, ne vous inquiétez pas..

Ah bon, elle ne paie jamais ? Vous vous fichez de moi, je veux lui offrir le repas, et pourquoi donc ne paierait-elle jamais ?

Parce que la taverne lui appartient monsieur, c’est la patronne !!!……… Je vous sers un café ?

 

Dominique