l’Irlandaise ( 1/3 )

Elle me désigne avec son index ce qu’il reste de sa vie, une maison jaune et bleue située à Athlone en Irlande, un cliché rare et défraichi de ses parents qu’elle zappe rapidement puis le portrait peint d’un chien labrador disparu quelques années plus tôt.
La photo originale de l’animal en bonne place sur le marbre du buffet, la femme ne manque pas de me faire remarquer avec fierté la parfaite ressemblance de la reproduction gouachée, tout en m’avouant être l’auteure de la peinture de son regretté canin.
Pas de supposé mari militaire décoré ou héros de la dernière guerre, encore moins de sourires d’enfants lui ressemblant un peu, glissée entre deux pages une carte postale en couleur, au verso trois mots griffonnés à la hâte, tout se passe bien pour ceux qui ont oublié la destinataire.
La locataire des lieux use seule chacun de ses jours, sans passé apparent, ses mains dénudées de la moindre trace de bague, un crucifix en plaqué or suspendu à un long et fin collier, pas vraiment une coquetterie, une marque discrète de sa croyance catholique pratiquante.
Protégée du vent du nord par un long manteau noir sur une falaise abrupte, de longs cheveux roux étincelants à 14 ans, 10 ans plus tard fuyant l’objectif sur les bords du Lac Connemara, à 50 ans devant l’Empire State Building, toujours seule, je lui demande avec curiosité qui prend les photos, un long silence pour unique réponse.
Son regard d’Irlandaise me somme de ne plus poser de questions, l’histoire s’arrête là, enfin au moins la sienne.

Je me souviens encore de son prénom, Aislinn, puis de ce jour ou j’ai entendu son accent gallois pour la première fois, s’inquiétant d’un nouveau malaise qui m’oblige à m’asseoir à même le sol dans une rue de Reims.
Le toubib de mon quartier m’a prévenu, à 33 ans je paie mes excès, l’homme de sciences m’a aussi recommandé de réduire fermement l’abus des alcools et les cigarettes surdosées avant qu’un jour ou mon corps ne lâche vraiment.
En fait je traine ces vertiges depuis ma plus tendre enfance, ils s’effaceront avec le temps mais se rappellent à moi encore aujourd’hui pourtant sevré de mes vices de jeunesse depuis trois décennies.

 » Venez chez moi, j’habite tout près, je connais un vieux remède qui va vous remettre sur pied, mais il faudrait voir un médecin... »

Un Alka Seltzer dissout dans un verre de cidre opaque ou baignent des plantes inconnues, ma bienfaitrice me tend la potion avec la ferme recommandation d’avaler d’un trait, sinon, c’est imbuvable.
J’ai l’impression d’engloutir une boite entière de vitamines C, je teste avec crainte le breuvage miracle des lendemains de fêtes difficiles galloises, la méthode s’avère redoutablement efficace.
La soirée passe ainsi, j’écoute Aislinn avec la plus grande attention, elle me parle de « son Irlande », accorde peu d ‘intérêt à sa propre existence, une histoire bien éloignée des clichés de nos imaginations collectives, des guerres confédérées aux pubs surchauffés ou l’on avale à grands flots la Guinness et les Irish whiskey sur des airs folkloriques entrainants.
Comme la plupart de ses concitoyens, elle fustige sans ménagement l’hymne du Connemara de Sardou qu’elle déteste, le chanteur populaire avouera plus tard n’avoir jamais mis les pieds en Irlande à l’époque, vexant ainsi les principaux intéressés.
Excepté des études brillantes, sa passion pour le rugby et ses talents de peintre, la femme ne dévoilera rien de sa vie.
Vu l’heure tardive, Aislinn baisse le son de la radio calée sur une station périphérique anglaise, un fond sonore permanent pour oublier une vie de solitude française vécue malgré elle loin de ses terres natales.
Cette nuit là, je me retrouve avec une femme inconnue à feuilleter son album de photos épuré de tout souvenir, seules quelques feuillets couvrent les soixante ans de son existence, le reste n’a plus raison de pensées.
Le lendemain, le surlendemain puis chaque jour, je passe chez Aislinn prendre de ses nouvelles, elle s’en réjouit, mes visites deviennent plus fréquentes puisque j’ai du temps libre après avoir démissionné de mon poste au cinéma.
Comme une évidence, Aislinn m’accorde les sentiments d’une mère par procuration et sans doute qu’en échange, j’éprouve pour cette femme une affection particulière proche de celle d’un fils, enfin telle que je les imaginerais toujours.

Un mois plus tard, Aislinn parait plus anxieuse que d’ordinaire, assise dans sa cuisine, elle lit et relit avec une grande attention un courrier que j’imagine officiel vu l’entête administrative irlandaise que je devine sur l’enveloppe posée sur la table.

«  J’ai une maison à Athlone, personne n’y vit, il faut effectuer quelques réparations et régler l’administratif, ils me demandent d’y aller dés que possible, t’en dis quoi ? »

 » En France, t’as des notaires, des agences, ce genre de trucs, ça n’existe pas en Irlande ?  »

 » Si bien sur, mais ça coute cher de déléguer, plus cher que le voyage, je vais les appeler et y aller, c’est plus simple… »

 » Si tu crois que c’est mieux comme ça, vas y, tu n’es pas contente de retourner chez toi ? »

 » Oh que si, plus que ça même, avec beaucoup d’émotions, il y a si longtemps, dis, tu ne viendrais pas avec moi, le train jusqu’à Paris, l’avion, et les ennuis là bas, ça fait beaucoup pour moi.. »

Surpris par la proposition puis surmontant mon étonnement, je tâche de tourner la conversation à la plaisanterie.

 » Ah bonne idée, je perfectionnerais mon anglais comme ça..Non tu rigoles, impossible, et imagine ça va gazer… »

 » Oui, ça c’est drôle, mais on s’en fiche, j’y vais pas seule.. »

La femme insiste, exige avec courtoisie une réponse immédiate, en fait,  je me soucie surtout du qu’en dira t-on, j’imagine la tête des irlandais lorsqu’il vont découvrir ce drôle de duo qui un mois plus tôt ne se connaissait pas, sans compter le manque d’arguments pour justifier ma présence.
Au final, surtout sans vraiment me laisser le choix, le tempérament impulsif irlandais d’Aislinn aura raison de ma timidité refoulée française.

 » Bon je t’accompagne mais à la condition que je paie mon voyage, hors de question que je te coute quoique ce soit »

  » So be it !!  « 

Dominique