La dernière danse

Tels de fidèles adjuvants d’un conte de fée, suivant à la lettre mes préalables instructions, Patrick, Olivier, son frère Kévin et Véronique attendent que la lumière du porche s’éteignent enfin.
Des bruits de bouteilles, un volet qui se ferme mal, une nuit sans lune et la fin de journée de l’employé plonge la bâtisse dans l’obscurité totale comme je l’avais prévu.
Un homme s’éloigne, démarre une Renault 5 de service facilement reconnaissable aux panneaux qui ornent ses portières  » ABATTOIRS COMMUNAUX », sans se douter une seconde que nous épions ses moindres gestes avec intérêt.
Patrick, le premier de cordée prend l’initiative de s’approcher suivi de chacun de nous, inquiets dés que nos pas brisent les branchages qui jonchent le sol de la petite forêt.
Une dizaine de chevaux enfermés dans un enclos électrifié s’inquiètent de notre présence, je murmure qu’il va falloir gagner leurs confiances afin qu’ils ne donnent pas l’alerte malgré eux.
Les équidés ne peuvent pas deviner qu’ils sont la raison de notre expédition nocturne.

Quelques coups de pince coupante découpent facilement le dernier obstacle composé de boites de conserves rouillées accrochées à des fils barbelés acérés sur une hauteur d’au moins 3 mètres.
Des pointes de métal destinées à repousser les chevaux qui tenteraient de s’échapper nous lacèrent les mains à chaque mouvement.
Ma lampe torche découvre les lettres majuscules rouges peintes sur une plaque métallisée   » NE PAS PENETRER PROPRIETE PRIVEE », je  balance le trophée le plus loin possible avec une grande satisfaction.
Un quart d’heure plus tard, une entaille suffisamment grande permet aux chevaux de s’échapper les uns après les autres, ils passent devant nous à une vitesse si rapide que nous frôlons l’accident à chacun de leurs galops, les plus âgés et les plus mal en point suivent instinctivement leurs congénères tandis que nous les observons s’éloigner de nous avant qu’ils ne disparaissent dans l’épaisse forêt domaniale comme nous l’avions prévu.

Patrick donne l’ordre de quitter les lieux

 » Il faut partir, vite, ne laissez rien traîner, RDV chez Dominique  »

 » Les chevaux vont sans doute se faire repérer rapidement, j’espère que certains s’en sortiront mais ça va mettre une belle pagaille » 

3 heures du matin, Patrick, Olivier et Kévin dorment sur les fauteuils recouverts d’un plastique transparent, un sommeil lourd, la dernière image que je garde d’eux.
Je débranche le réfrigérateur vidé pour la circonstance, Véronique s’agite, encore excitée par cette soirée mouvementée mais aussi parce qu’elle redoute l’aube qui annonce mon départ définitif.
La veille, après une banale discussion, soulignant une nouvelle fois mon immaturité, elle m’a demandé sèchement de qui je pouvais bien tenir pour abandonner ceux qui m’aiment sur un coup de tête irréfléchi.
Cette réflexion me torture l’esprit depuis ma plus tendre enfance, que me reste t-il de mon père, de ma mère, un geste, une chanson, une passion, un regard, cette année 1989, celle de la trentaine ne m’apporte toujours pas de réponse, juste une nouvelle fuite en avant.
Je garde dans mes souvenirs ce que j’ai de mieux en moi qui me fait ressembler à mon père, mais aussi l’ombre d’un idéal féminin ayant les traits de ma mère, de longs cheveux bruns et une élégance naturelle.
Pourquoi n’avoir jamais écouté le bucheron qui m’a tellement de fois demandé avec insistance de retrouver mon père biologique.

A l’aube, je quitte la maison, laissant derrière moi une belle vie, de véritables amis, une femme amoureuse mais délaissée, mes émissions radiophoniques, mes réalisations vidéos, les balades en vélo, les repas sans fin, mon profond attachement au cinéma, mes envies de mourir, un bar Irlandais, une vraie famille peut être, aucune raison de partir.
Avec lâcheté, je laisse aux autres le soin de souffrir profondément de ma future absence, s’attrister de la place que je laisse vide, reproche récurrent que m’octroie Véronique.
J’abuse des ces moments déchirants jusqu’à toucher les abimes de ma vie comme pour en finir une bonne fois pour toute avec elle.

Dans le hall de la gare, une cabine de téléphone, je compose étrangement le numéro de ma maison, Patrick répond, il s’occupe de tout, je l’entends pleurer.
Je ne trouve pas les mots, juste un « salut boss » comme je le fais chaque jour.
De nouveau un quai, un autre train, direction Reims, une jeune femme a répondu quelques semaines plus tôt à une annonce de recherche d’emploi que j’ai diffusé dans une revue spécialisée, un ami à elle recrute un technicien expérimenté dans le cinéma qu’il dirige et souhaite me rencontrer.
A peine arrivé dans la capitale Champenoise et logé temporairement dans un studio appartenant à la jeune femme intermédiaire, je signe un contrat de travail en qualité de responsable technique.
Chaque matin j’appelle Olivier, il me tient informé des dernières nouvelles, ce jour là, il se réjouit encore des gros titres de la presse locale relatant l’échappée mystérieuse de chevaux au triste destin.
Le gardien licencié pour maltraitance, une association a recueilli quelques chevaux, la population émue par cette histoire nous préserve d’une enquête judiciaire inévitable dans d’autres circonstances.
L’éventuel scandale sanitaire pour la commune a eu raison de la recherche des coupables bienfaiteurs que nous sommes devenus, sans qu’aucun d’entre nous n’ait pu évalué notre part de risques réels.

Olivier rit aux éclats :
« Notre dernière danse ensemble, Dom, mais elle valait le coup« 

Dominique