Les 5 dernières minutes

Le commissaire divisionnaire frappe sèchement la paume de sa main gauche avec son poing droit, se tourne vers la caméra avec un sourire interrogateur, culpabilise presque le spectateur incrédule que je suis de n’avoir rien remarqué.
 « Bon dieu, mais c’est bien sur !!  »
Les effets de jeux de l’acteur principal portent tout autant lors des multiples rediffusions qu’à l’époque ou la série captivait ceux qui pouvaient s’acheter un poste de télévision et découvrir en direct le premier épisode datant de l’année de ma naissance.
Trente deux ans plus tard, seul dans mon studio Rémois, l’éclat de l’image scintillante contraste avec la noirceur de la rue profondément endormie.
Le tic-tac perpétuel du réveil, l’aiguille des minutes atteint péniblement le chiffre 12, mécanisme synchronisé avec sa petite jumelle dont la position sur le 3 rattrapera bientôt l’alerte rouge indiquant la fin de mes faibles espoirs de sommeil.
Le générique de la série retentit, je baisse machinalement le son, enrage de n’avoir pu résoudre l’énigme avant le comédien, son personnage plutôt sympathique et courtois ne ressemble en rien aux véritables commissaires et autres inspecteurs rencontrés pour diverses raisons dans ma vie réelle
Cette nuit là, préoccupé par ma principale activité nocturne : Jouer les enquêteurs de police, je n’imagine pas une seconde que deux années plus tard, à l’heure près, dans les mêmes circonstances, avant que Raymond Souplex ne m’énerve une fois de plus, le téléphone retentira dans une autre ville pour m’annoncer que je suis papa.

Entre ma téléphobie et mes horaires de travail plutôt bien réglés, l’année 1990 s’efface jour après jour, mois après mois sans que je porte un réel intérêt à ma façon de vivre, je me libère toutefois de mon addiction aux alcools pour le reste de ma vie contre l’amas de cigarettes blondes qui s’entassent dans les cendriers surchargés de mégots froids.
Le directeur du cinéma m’impose un planning de présence que je respecte strictement, sans excès, bien loin de mes horaires illimités de mon précédent emploi, de mes balades avec mes collègues et mes interminables soirées de fêtes.
L’emploi m’ennuie terriblement, je ne trouve pas vraiment ma place au sein de cette organisation un peu trop bien huilée à mon gout, tout comme je ne m’habitue pas à l’immensité de la ville de Reims, surdimensionnée pour moi.
Je décide de limiter mon aire de vie à un kilomètre autour du cinéma et de mon studio, ce qui m’oblige à emprunter deux fois par jour la bien-nommée  « rue des filles », un bout de bitume d’une cinquantaine de mètres mal fréquenté lorsque la nuit tombe.
Afin de m’éviter un grand détour en rentrant de mon travail, j’emprunte cette artère à pied, particulièrement animée après la dernière séance du samedi soir.
Dans les premiers temps, les filles me dévisagent comme tous les autres passants, sans vraiment insister, pressentant mes intentions de ne pas m’attarder.
La première qui m’adresse la parole dit m’avoir entrevu au cinéma et me demande si j’y travaille, histoire sans doute d’aborder les hommes qui passent avec une certaine originalité. j’acquiesce timidement de la tête incapable de prononcer le moindre mot.
Le lendemain,  alors qu’il ne me reste plus qu’une dizaine de minutes pour me plonger à nouveau dans une nouvelle enquête, une grande brune plutôt jolie s’approche de moi et m’interroge avec étonnement sur mes passages quotidiens sans que je m’inquiète d’éventuels tarifs.

 » Alors jeune homme, on est curieux ou on habite dans le coin..? »
 » Curieux, quoi ? non, j’habite plus loin, je travaille au cinéma, c’est juste ma route, je n’ai pas de voitures et éviter cette rue me rallonge d’une heure.. »
« C’est pas bien fréquenté ici, et la police rôde, fais attention quand même, mais t’inquiète pas, il ne t’arrivera rien.. »
« Ah bon ? j’ai connu pire vous savez.. »
« Ben dis donc, ça fait bien longtemps que personne ne nous vouvoie, vous entendez ça les filles, monsieur a de l’éducation.. »

Au fil du temps, certaines filles sympathisent avec moi, d’autres m’évitent ou me traitent de flic, celles qui me parlent le plus me font comprendre que je « suis admis », je découvrirais plus tard le véritable sens de ces mots, admis par ceux qui les surveillent peut être, voir même par la police qui a du enquêter sur moi à mon insu mais surveille mes fréquentes conversations avec les prostituées locales.
Sans prendre conscience d’un éventuel danger, j’établis peu à peu un fragile mais récurrent lien amical avec un petit groupe d’habituées, j’écoute les histoires parfois brutales de mes confidentes d’un soir, certaines mères au foyer, d’autres étudiantes, toutes des femmes blessées, prisonnières d’un cercle infernal dont personne ne s’inquiète vraiment, elles sont si invisiblement visibles.
Leur quotidien sordide contraste avec la normalité de ma propre vie, elles parlent de leurs enfants,  interrompent leurs conversations brusquement, écrasent leur cigarette à la hâte, disparaissent dans un véhicule avec un inconnu ou s’engouffrent dans le couloir d’un immeuble avec des hommes de toutes sortes qu’elles oublient en me retrouvant avec un sourire complice.
J’ai envie de vomir, ces acheteurs de plaisirs malsains me dégoutent, je ne suis pourtant témoin que des instants les plus respectueux du sort réservés par leurs clients.
Je me souviens de filles comme elles, les prostituées de certains faubourgs parisiens que l’on croisait avec le bucheron, elles sifflaient et hurlaient vers nous pour nous chasser, sous prétexte qu’avec nos allures de vagabonds nous faisions fuir les clients.
Une nuit, alors que le froid chasse les rares passants, plusieurs voitures de police envahissent les lieux, pas de sirènes hurlantes, pas de gyrophares, les forces de l’ordre embarquent tout le monde au poste pour un contrôle d’identité, je fais partie du lot.
Entassés par groupe de dix par cellules, dans l’attente des procédures de routine censées rassurer les notables et le voisinage, Hélène, l’une des plus âgées du groupe s’empresse de me rassurer et me certifie que dans une heure, tout le monde sera de retour au boulot puis me murmure avec ironie :

 » Tu sais ce que je préfère dans ce boulot de merde ? »
« Non, c’est quoi ? »
 » Les 5 dernières minutes, lorsque le client s’en va enfin… »

 

Dominique